La puissance des traumas

Me revoilà sur le trauma. Vous allez penser que j’en fait une idée fixe. Seulement voilà, je constate la puissance des traumas dans la vie de mes patients : certains types d’expériences, particulièrement vécues dans la petite enfance, peuvent gravement diminuer notre capacité à nous ajuster aux situations actuelles et à être présents dans le monde (déconnexion). Je voudrais faire une mise au point sur ce sujet.

Cette déconnexion est souvent difficile à reconnaître, parce qu’elle ne se produit pas immédiatement. Le trauma peut, en effet, nous affecter, mais ne pas se manifester pendant des années. La déconnexion peut arriver au fur et à mesure, sur une longue période, et nous nous adaptons à ces changements subtils parfois même sans les remarquer. 

Les symptômes d’un traumatisme peuvent être toujours présents ou ils peuvent aller et venir, être particulièrement déclenchés par le stress. En général, les symptômes ne se manifestent pas individuellement, mais par groupes. Et ils deviennent souvent de plus en plus complexes au fil du temps, semblant de moins en moins liés à l’expérience traumatique initiale à mesure qu’ils deviennent chroniques.

Ce sont les effets masqués du trauma. Nous pouvons avoir la sensation diffuse que quelque chose ne va pas, sans nous rendre complètement compte de ce qui est en train de se passer :  à savoir, le travail de sape de notre estime et de notre confiance en soi. Nos choix se restreignent à mesure que nous évitons certaines émotions, certaines personnes, situations ou endroits.

Le mot trauma est communément associé à des événements terribles, j’utilise alors parfois le mot choc, moins connoté. Dans tous les cas, les événements traumatiques ou choquants peuvent avoir été terribles ou mineurs, vus de l’extérieur. 

Cet article est directement inspiré du livre de Peter A Levine « Guérir nos traumas« .

Le trauma : entre déconnexion et solitude

Une perte de connexion

Nous sommes traumatisés lorsque notre capacité d’ajustement face à une menace perçue est débordée, submergée. Le trauma se traduit essentiellement par une perte de connexion, avec nous-même, notre corps, notre famille, les autres et le monde qui nous entoure.

Quand notre corps se sent mal à l’aise, il nous envoie des messages. Les premiers symptômes susceptibles de se développer immédiatement après un événement bouleversant sont la suractivation, la contraction, la dissociation et le déni, ainsi que des sentiments d’impuissance, d’immobilité ou de figement émotionnel. C’est bien le corps qui est à l’origine de ces signaux.

Réaction de « fuite-attaque » 

Lorsqu’une situation est perçue comme menaçant la vie, le corps et l’esprit mobilisent une grande quantité d’énergie pour se préparer à combattre ou à fuir – c’est pourquoi on parle de réaction de « combat ou  fuite ».

Réaction de figement 

La « réaction d’immobilisation ou de figement » est un outil de survie tout aussi important que la « lutte et la fuite ». Tout animal piégé dans une situation où le combat et la fuite ne sont pas des options viables y aura recours. Il en est de même pour l’humain

trauma figement

Renforcée par la solitude

Et c’est la capacité à retrouver l’équilibre, suite à cette activation, qui est le principal facteur permettant d’éviter le trauma. 

Si le message de retour à la normale n’est pas transmis, le cerveau continue à libérer des niveaux élevés d’adrénaline et de cortisol, et le corps conserve son état d’excitation et d’énergie élevées. 

En effet, le trauma exclut l’intégration – l’expérience traumatisante est fragmentée et cloisonnée dans des espaces dissociés et les « tendances à l’action » sont alors très ancrées, elles ne peuvent être suspendues. La stabilisation n’est pas accessible.

 A NOTER

Un des facteurs essentiels d’un retour à la normale est la présence d’un autre être humain, suffisamment empathique, écoutant, voire expliquant. En tout cas, présent. Les êtres humains ne se sentent pas totalement en sécurité lorsqu’ils sont seuls, le trauma associé à la solitude prend alors durablement le contrôle. 

Fonctionnement du trauma

Mémoires corporelles, ressenti intérieur, sens corporel 

Les traumas nous privent de notre sens corporel. Avoir subi un traumatisme rend souvent incapable de ressentir ses propres limites physiques, car cela nous déconnecte de notre corps. Les sensations corporelles, plutôt que les émotions intenses, sont la clé de la guérison des traumatismes.

Il n’est pas nécessaire de se souvenir consciemment d’un événement pour en guérir. Revisiter son traumatisme est très différent de le revivre. Parce que les traumatismes se produisent principalement à un niveau instinctif, les souvenirs que nous avons d’événements bouleversants sont stockés sous forme d’expériences fragmentaires dans notre corps, et non dans les parties rationnelles de notre cerveau.

Le symptôme de répétition

Il y a un autre symptôme (que la fuite-attaque ou l’immobilisation). Ce symptôme est un peu moins simple que les autres. C’est l’un des plus difficiles  à cerner  : la compulsion à répéter les actions qui se trouvent à la racine même du problème.

Dans ces conséquences du trauma, nous sommes inextricablement attirés par des situations qui reproduisent le trauma d’origine, de manière évidente ou moins évidente.  Une forme assez fréquente de reconstitution du trauma, ce sont les accidents à répétition, surtout si ces accidents présentent des similitudes. 

Curieusement, un autre symptôme qui peut se développer est l’évitement. Si vous êtes tombé d’une échelle dans votre enfance, il se peut que vous soyez longtemps contraint d’éviter les échelles et que vous ne compreniez même pas d’où vient votre aversion.

trauma-sens-corps

Les causes des traumas

Un trauma est un trauma, peu importe sa cause.

 Afin de bien comprendre ce point important, j’insisterai sur le fait que n’importe qui peut être traumatisé par un évènement qu’il perçoit (de manière consciente ou non) comme étant une menace vitale. Cette perception varie selon l’âge de la personne, son expérience de vie ou même son tempérament ou sa constitution.

Les causes évidentes du trauma peuvent inclure la guerre, des agressions sévères survenues durant l’enfance, qu’elles soient physiques, émotionnelles ou sexuelles, la négligence, la trahison ou l’abandon durant l’enfance, subir soi-même ou être témoin de violences., le viol, les accidents et les maladies catastrophiques…

Les causes moins évidentes du trauma peuvent inclure des accidents de la route mineurs, des procédures médicales ou dentaires invasives, les chutes et autres blessures apparemment mineures, surtout quand les enfants ou les personnes âgées en sont les victimes. Et aussi être laissé seul, en particulier les bébés et jeunes enfants, une immobilisation prolongée, pour les petits enfants également, les bruits forts et soudains. Le stress de la naissance, à la fois pour la mère qui accouche et pour l’enfant qui naît…

La chose la plus importante que j’ai apprise sur les traumas est peut-être que les gens, en particulier les enfants, peuvent être bouleversés par ce que nous considérons d’habitude comme des événements de la vie quotidienne. Nous avons, presque tous, fait l’expérience d’une forme de trauma, directement ou indirectement.

Thérapie du trauma

Conscience corporelle et connexion

Quand vous êtes menacé, votre corps génère automatiquement une grande quantité d’énergie pour vous aider à vous défendre. C’est l’énergie avec laquelle nous allons travailler pour guérir le trauma, nous devons donc être bien au courant de sa présence.

La conscience corporelle ne se limite pas à nous aider à nous remettre d’un trauma non résolu. Le sens corporel est quelque chose que nous voulons cultiver et qui fait partie intégrante de notre vie, car vivre en étant conscient de son corps nous donne une sensation d’énergie vitale et de raison d’être dans tous les aspects de notre existence. Lorsque nous sommes déconnectés de notre corps, nous ne pouvons pas être pleinement présents. Une vie pleine de sens dépend d’un sentiment de vivacité et de présence, qui naissent tous deux d’un contact intime avec les états intérieurs du corps. 

Enfin, et c’est sans doute le point le plus important, le trauma est une perte de liens, d’abord avec le corps et soi-même, puis avec les autres et l’environnement. Le rétablissement des liens est vraiment la clé pour sortir des conséquences du trauma.